Invisibles de Junna Chif (2025)

Junna Chif est une scénariste réalisatrice et monteuse québécoise. Elle est célèbre dans son pays pour son cinéma humaniste dans les longs-métrages « Ms. Liliane » (2015), « Les Cowboys Fringants : Ici-bas » (2022) et bientôt « Invisibles » qui sortira en cette année 2026 en salles. Avec un tel sujet, il fera parler de lui.


Elizabeth (attachante Nadia Essadiqi) est l’héroïne de sa nouvelle production ; une danseuse burlesque et travailleuse du sexe, se prenant d’affection pour un client en situation de handicap. Bientôt, elle va décider d’en faire son exclusive clientèle et en fait part à ses collègues incrédules.


Le film interroge, dérange et trébuche un peu. Une prostituée devient-elle plus respectable quand elle s’occupe de personnes en situation de handicap ? C’est une question centrale que pose « Invisibles », et elle est redoutablement inconfortable — donc pertinente.

Le film cherche-t-il à humaniser Elizabeth… ou à la racheter moralement ? Le handicap du client fonctionne-t-il comme un révélateur de sa complexité humaine, ou comme un dispositif narratif de légitimation du « métier » ? Autrement dit : faut-il qu’Elizabeth « aide » quelqu’un de plus vulnérable pour devenir digne d’empathie ?


Nous posons ici une question : que cherche-t-on à faire quand un film crée une hiérarchie implicite des clients et des actes, où la prostitution ne devient acceptable que lorsqu’elle s’inscrit dans une mission quasi thérapeutique ou altruiste ?


Par ailleurs, le film affirme que son héroïne exerce « avec passion », mais interroge-t-il réellement cette passion ? Est-elle un choix libre, une construction identitaire, un refuge, une mise en scène de soi ? Ou est-elle posée comme un fait acquis, presque romantisé ?


Le film semble vouloir complexifier la figure de la travailleuse du sexe, tout en évitant les racines sociales, économiques ou psychiques de ce choix.


Cela ne rend pas le film invalide (sans vilain de jeu de mots), mais cela délimite son angle — et ses angles morts.


La rencontre avec l’homme en situation de handicap est présentée comme « transformative ». Qui est transformé, et à quel prix ? Le personnage du client existe-t-il pleinement comme sujet, ou surtout comme miroir narratif d’Elizabeth alias la prostituée ?


« Invisibles » n’échappe pas au trope du personnage handicapé « catalyseur de sens » pour le personnage valide, ni à cette « morale » que celle qui fait de l’altérité (handicap, marginalité) un outil de purification morale.


Le film nous touche et a le mérite de nous faire poser toutes ces questions, tout autant qu’il met en alerte.


En un mot : "Invisibles" ne laisse pas indemne, mais la question demeure : ce trouble est-il celui que le film souhaite provoquer, ou celui qu’il ne sait pas encore regarder en face ?


L.L.



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Juna Chif est une réalisatrice, scénariste et monteuse montréalaise, diplômée en production cinématographique à l’Université Concordia. Elle privilégie les sujets controversés, marginalisés et les femmes. Après plusieurs courts métrages, « Invisibles » est son premier long métrage.


En voulant traiter de la sexualité des personnes handicapées (les hommes exclusivement), la réalisatrice fait passer la prostitution au second plan. On se retrouve un peu avec Mère Térésa au pays des bisounours. De là à parler d’une œuvre humaniste et respectueuse, il n’y a qu’un pas. Le film a d’ailleurs reçu le prix du Meilleur film québécois et de la Meilleure réalisation au Festival du film Cinemania.


Elisabeth (Nadia Essadiqi) est danseuse burlesque la nuit et prostituée le jour. Deux activités qu’elle exerce avec bonheur et passion (jouons les violons). On se croirait presque dans une pub pour les métiers d’avenir. Non, la prostitution n’est pas un métier ! Quel.le enfant répond, quand on lui demande ce qu’il fera plus tard ? "Moi, je voudrais être prostitué.e…".


Pas un instant, on n’envisage comment Elisabeth en est arrivée là. C’est un fait, elle exerce un « métier du sexe ». Elle envisage de le quitter sans aucune difficulté. Mais après un ultime client, c’est la révélation. Elle a trouvé sa voie, youpi ! Elle sera prostituée pour hommes en situation de handicap. Elle va se renseigner et devenir pro en la matière. C’est pas beau tout ça ? Revenons un peu dans la réalité…

La prostitution est de l’esclavage. Des personnes sont sacrifiées pour le « plaisir » d’autres qui peuvent tout leur faire subir sous prétexte qu’ils paient. Je dis « ils » car dans 95%, voire 99% des cas, les clients sont des hommes (qui peuvent consommer hommes, femmes, enfants,… selon les goûts).


L’argent est synonyme de pouvoir. Quand on a le pouvoir, on peut tout se permettre : les coups, l’humiliation, les sévices…

Dans le film, seuls les hommes semblent avoir des besoins sexuels. C’est un choix, me direz-vous, mais le choix aurait peut-être été plus intéressant en envisageant le cas des femmes en situation de handicap. On n’en parle jamais. Evidemment, le plaisir des femmes est encore tabou. De la part d’une réalisatrice, j’aurais espéré mieux qu’un sujet déjà abordé à plusieurs reprises.


Je citerai, sans réfléchir « Nationale 7 » (2000), film de Jean-Pierre Sinapi dans lequel Olivier Gourmet avait déjà recours à une prostituée pour assouvir ses besoins.


On continue encore d’appeler les femmes en situation de prostitution des « filles de joie ». Comme si leur réalité était faite de plaisir, de légèreté et de choix heureux. Cette appellation est une imposture, c’est l’inverse de la réalité. C’est nier ce qu’elles endurent, ce qu’elles encaissent et ce qu’elles subissent au quotidien. La joie, ce n’est pas pour elles. Dans l’immense majorité des cas, elles n’ont pas vécu un parcours serein. Elles ont connu la précarité, la violence, l’abandon, la drogue, le viol… Il ne s’agit pas d’une aventure glamour, c’est un dernier recours.


Des termes comme « fille de joie » mais aussi « travailleuse du sexe » ne servent qu’à maquiller l’esclavage moderne. Il transforme une contrainte en choix, une domination en empowerment. Il n’y a pas de différence entre prostitution choisie et prostitution forcée. Les

deux mènent à la même chose. Ce sont les clients, les violeurs, qui choisissent les victimes. La seule différence est que les premières mentent pour survivre. Le consentement peut être fabriqué.


Le film veut donner « bonne conscience ». C’est quasi de l’utilité publique de « soulager » les handicapés. Bien sûr, c’est plus « safe » car dans leur état, le corps limite les gestes. Moins de violence physique et la victime peut s’enfuir à toutes jambes si la situation dégénère. Elle n’a qu’à ravaler dégoût, humiliation et autre petit plaisir forcé.


En appelant son film « Invisibles », on pouvait espérer que Junna Chif dénonce l’aveuglement de notre société qui préfère ne pas voir l’exploitation de toustes les prostitué.e.s. Malheureusement, je crois que pour elle, les invisibles sont les clients handicapés ou encore les « bonnes » prostituées au grand cœur.


Malheureusement, le film s’inscrit dans la tendance de glamourisation de la prostitution. N’oublions pas que les cibles principales sont la jeunesse et la précarité et surtout, que la dignité n’est pas négociable : le corps ne peut pas être dissocié de la personne pour devenir un service marchand. Cette glamourisation ne protège pas les « victimes » mais bien le système qui les exploite et ceux qui en profitent. On transforme la vulnérabilité en marchandise.


Quand pourra-t-on espérer « Plus jamais ça » ?


V.M.