Manas de Marianna Brennand Fortes (2025)

Réalisatrice mais également documentariste et productrice, Marianna Brennand Fortes est née au Brésil et a obtenu une licence en études cinématographiques à l’Université de Californie. En 2007, elle a fondé « Inquiétude » dans le but de préserver et promouvoir les valeurs culturelles brésiliennes à travers les productions audiovisuelles. « Manas » est son premier long métrage et il a été coproduit par les Frères Dardenne et Walter Sales.
C’est tout en finesse que la réalisatrice va parler d’un sujet délicat : la répétition transgénérationnelle des abus sexuels dans la forêt amazonienne. Elle va trouver le ton juste et souvent implicite pour l’aborder. Comme il lui était impossible de demander aux victimes de raconter leurs expériences devant la caméra, elle va opter pour une fiction et ce, dans le but de briser le silence. Cela lui a demandé des années de recherche pour rester la plus proche possible de la réalité.
Marcielle dite Tielle (Jamilli Correa) a treize et elle vit dans la promiscuité avec ses parents, ses frères et sa petite sœur dans une « baraque » de l’île de Marajo en Amazonie. Le paysage, fait de mangroves, semble idyllique mais il cache surtout la pauvreté et l’isolement. La mère est enceinte d’un énième enfant et la grande sœur vient de partir vivre ailleurs.
Le décor est planté pour un huis-clos familial étouffant, malsain et incestueux qui dénonce, tout en pudeur, un monde d’exploitation et d’abus sexuels. Les spectateurices vont vivre en empathie avec Tielle tout au long du film.
Jamais une scène de sexe ou de violence ne sera montrée à l’écran. On comprend petit à petit de quoi il s’agit. C’est la corde du hamac qui casse et qu’on ne peut remplacer, un bonbon reçu d’un homme, la boue sur le visage du père quand il joue avec ses filles, son souffle rauque lors d’une partie de chasse avec sa fille, des silences, des regards captés en gros plans, des petits riens qui s’accumulent…
Tielle rêve d’émancipation. Partir comme sa grande sœur qui aurait rencontré un homme « bon » sur les barges. Tielle va à l’école, elle participe aux cérémonies religieuses fort ancrées dans la communauté. Une de ses copines de classe danse avec un ventre énorme et personne ne semble s’en formaliser mais tout le monde sait. Il suffit de voir son père quand il la regarde. L’hypocrisie est omniprésente ! L’exploitation des fillettes plus ou moins jeunes est normale, au sein de la famille comme au dehors.
Sur les barges qui traversent la rivière du Rio Japura, il y a des hommes. Ils achètent les crevettes et consomment les fillettes sans se poser de questions. Les fillettes se prostituent sur les barges et espèrent trouver un homme qui les emmènera loin de chez elles. Les pères empêchent les fillettes d’aller sur les barges. Ils les traitent de « putes » quand elles désobéissent et pourtant, ils leur font subir bien pire que ce qui se passe sur les barges. Tout le monde sait, tout le monde se tait.
Le film décrit la fin de l’innocence des filles dans une communauté où les violences se transmettent de génération en génération. Elles sont systémiques. Les victimes d’abus sexuels se taisent à force de ne pas être crues. Les mères savent mais ferment les yeux puisqu’elles ont subi la même chose, comme leur mère, leurs sœurs, leurs voisines, leurs amies,… « Ca va passer » lui répond sa mère quand Tielle lui dit qu’elle ne veut plus dormir avec son père.
Le film se déroule en Amazonie mais il pourrait se passer partout ailleurs. La famille reste un lieu dangereux quand il s’agit de violences sexuelles. Ce fléau est profondément ancré dans les sociétés humaines.
En portugais, « manas » veut dire « sœur » et il s’agit bien ici de l’importance de la sororité quand les femmes de tout âge ne peuvent que se protéger entre elles, même si elles semblent plus subir qu’agir.
Mais que faire ? Tielle a une petite sœur. Comment rompre la chaîne infernale ? Quand les voies légales s’avèrent inefficaces, il ne reste pas beaucoup de solutions…
Un film qui doit se digérer mais qui ose aborder un sujet encore « tabou ».
V.M.
L’inceste, un phénomène tabou à l’ampleur méconnue : https://www.lemonde.fr/societe/article/2021/01/05/l-inceste-un-phenomene-tabou-a-l-ampleur-meconnue_6065232_3224.html
Massif, dévastateur et encore bien souvent tabou. Tel est l’inceste, aujourd’hui encore, dans notre société. Massif ? Bien qu’encore trop rares, les études sur le sujet montrent qu’entre 5 % et 10 % des Français ont été victimes de violences sexuelles durant leur enfance, qui se déroulent, dans 80 % des cas, au sein de la sphère familiale. Dans un sondage Ipsos réalisé en novembre 2020 pour l’association Face à l’inceste, un Français sur dix affirme en avoir été victime.
Des garçons et surtout des filles de tous les milieux sociaux sont concernés. La première agression survient, en moyenne, à l’âge de 9 ans. Dans l’immense majorité des cas, les auteurs sont des hommes, ce que confirme une note de l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales publiée en décembre 2020, qui s’appuie sur les chiffres des services de police et les unités de gendarmerie. Sur 6 737 personnes mises en cause pour des violences sexuelles incestueuses entre 2016 et 2018, 95 % sont de sexe masculin. Parmi les 4 341 victimes de violences sexuelles incestueuses (dont 77 % de filles) enregistrées pendant ces trois ans, la moitié avait moins de 4 ans, indique par ailleurs l’étude.
Isabelle Aubry, présidente fondatrice de l’association Face à l’inceste, a d’autres mots pour décrire la prévalence de ce fléau : « Un Français sur trois connaît une victime d’inceste », assure la militante. La formule a l’avantage de montrer l’ampleur du phénomène, qui impacte la société dans son ensemble, au-delà des seules victimes qui apparaissent dans les statistiques officielles.
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