Nous ne vieillirons pas ensemble de Maurice Pialat (1972) – 1h50

Maurice Pialat (1925-2003) est un réalisateur français. Il tourne son premier long métrage à l’âge de 43 ans, « L’enfance nue »et il obtient son premier succès avec « Nous ne vieillirons pas ensemble ». En 1983, il reçoit le « César du meilleur film » pour « A nos amours »et en 1987, la « Palme d’Or », à Cannes avec « Sous le soleil de Satan ».


« Nous ne vieillirons pas ensemble »est l’adaptation, par Pialat, de son propre roman autobiographique. Le personnage principal est inspiré de lui-même. Il ne cache pas être un misogyne notoire. Plus tard, Marlène Jobert a dénoncé la violence de la « méthode Pialat » sur les tournages. Il recréait un climat de tension et de domination masculine sur le plateau pour pousser les actrices à bout et leur extorquer des larmes.

Jean (Jean Yanne) est un cinéaste raté d’une quarantaine d’année. Il est marié depuis longtemps et il entretient une relation toxique avec une jeune femme, Françoise (Marlène Jobert). Le film montre les dynamiques de l’emprise psychologique, des violences conjugales et du patriarcat ordinaire. Même si le trait est un peu forcé, Jean n’est pas un objet de fiction.


Jean dit aimer Françoise mais il passe son temps à la malmener, à l’humilier, à l’insulter et à la dénigrer. Quand il va trop loin, il essaie de la reconquérir en lui faisant de fausses promesses. Il souffle le chaud et le froid continuellement. Comme tout bon manipulateur, il rejette constamment la faute sur elle. Il renverse la culpabilité (gaslighting). Depuis 6 ans, il maintient la pauvre fille dans une insécurité affective. Il reste marié mais il exige sa fidélité. Elle doit être disponible à tout instant. Il va et vient à sa guise. Elle est sa propriété.


La situation est inégale sous tous les rapports. Jean est un cinéaste plus âgé, installé dans la vie et possédant une voiture dont il use et abuse pour partir, revenir et abandonner sa victime. Françoise est plus jeune, elle n’a pas de situation stable, elle vient d’un milieu plus modeste. Pourquoi l’homme doit-il toujours être plus vieux, plus riche, plus instruit, plus fort,… ? Facile, dès lors, de torturer sa proie.


Bien que Jean soit odieux, le réalisateur lui trouve des excuses (et pour cause). Il cherche à justifier ses comportements et sa goujaterie par sa détresse existentielle d’artiste incompris. Le pauvre ! La violence est intellectualisée. Il est tellement amoureux, c’est un idéaliste…Il est évident qu’il s’agit d’un point de vue masculin et ce que vit Françoise est relégué au second plan, ce n’est plus que le décor de la tragédie masculine. A l’époque, on parle encore de crime passionnel. Il l’aime tellement qu’il la tue. Le féminicide n’a pas encore été nommé.


Enfin, Françoise n’existe que par rapport à Jean, elle n’est jamais filmée en dehors des scènes qu’elle joue avec lui. Toutes ses tentatives pour s’en sortir ne sont perçues qu’à travers le regard du mâle jaloux et méprisant. Quand elle le quitte, il reçoit cela comme une trahison, sans remise en question. Il tente alors le tout pour le tout en la demandant en mariage. Pourquoi signerait-elle pour un calvaire à perpétuité. Ouf, elle refuse. Mais l’autonomie de la femme n’est pas encore d’actualité. Elle le quitte, mais pour un autre homme. Comment ferait-elle toute seule, sans un homme pour la protéger, de qui ? Des hommes…


Un film qui témoigne de l’emprise et des relations toxiques. Cependant, il montre la complaisance d’un cinéma d’auteur pour les mécanismes de la domination masculine et de la cruauté envers les femmes. Des scènes d’agressions verbales et physiques (l’altercation au marché) illustrent la banalisation des violences conjugales ordinaires.


Aujourd’hui, on dénonce les violences (physiques et psychologiques) faites aux femmes par les hommes mais les choses évoluent trop lentement. La parole des victimes est encore trop rarement entendue et les sanctions envers les bourreaux, quasi inexistantes. Une part importante des plaintes pour violences conjugales ou sexuelles est classée sans suite, alimentant un sentiment d’impunité. Les procédures longues et éprouvantes sont souvent perçues comme une double peine. On aimerait que ce film ne soit plus d’actualité mais…


V.M.