Lolita malgré moi de Mark Walters (2004) - 1h38

Après «Freaky Friday» (« Dans la peau de ma mère»), la comédienne Lindsay Lohan retrouvait en 2004 Mark Watters pour tourner à nouveau avec lui « Mean Girls» (Vilaines filles) renommé en français « Lolita malgré moi». Le fait que le titre ne soit pas exactement la même chose est intéressant car le personnage de Lindsay Lohan va apprendre à se conformer en dehors de toute aspérité personnelle dans ce long-métrage devenu culte pour toute une génération.


«Lolita malgré moi» peut être aujourd’hui lu comme une sorte de document culturel sur le basculement entre deux modèles de féminité, celui des années 1990 et celui qui s'impose dans les années 2000.


Le point de départ est déjà révélateur : la scénariste Tina Fey ne part pas d'un scénario de « lycée » au sens classique, mais de l'ouvrage de Rosalind Wiseman, «Queen Bees and Wannabees», dans lequel Wiseman décrit les mécanismes de hiérarchisation, de compétition, de contrôle social et de cruauté relationnelle entre adolescentes. Tina Fey transforme ensuite cette matière quasi sociologique en comédie. Le film ne raconte donc pas seulement « les filles populaires contre les autres » : il met en scène tout un système de normes féminines.


La féminité populaire des années 1990 pouvait encore être assez frontale, agressive, bruyante, sexuelle ou physiquement imposante. On pense à des figures comme Alanis MorissetteCourtney LoveShirley Manson ou même à certaines héroïnes de la culture teen de l'époque (telles les Spice Girls assez extraverties, assez tapageuses et voulant occuper l’espace). Ce n'était pas nécessairement des poupées immaculées, douces et « gentilles ». Elles pouvaient être colériques, sarcastiques, provocatrices, peu conformes aux attentes de douceur féminine.

 

«Lolita malgré moi» perpétue cependant l’idée qu’une seule fille doit occuper l’espace, avec sa troupe de serviteuses derrière elle. Le mythe d’une seule reine dans la ruche. C’est donc dans l’œuvre qui nous intéresse ici Regina, et les autres derrière elle. Regina reprend ce qui avait lancé par les maisons de disques américaines en 1999 avec Britney Spears, Christina Aguilera ou Mandy Moore : des filles se voulant puissantes, dans le contrôle de leur corps, leurs vêtements et de leur réseau.


Dans le lycée de «Lolita malgré moi», celles qui sont « reines de la jungle » contrôlent le lycée, imposent les vêtements tendance, les comportements, les réputations, les relations amoureuses. Elles ont une véritable puissance politique miniature. Bref, Regina est une tyranne mais une tyranne rose. La fille dominante n'est plus nécessairement celle qui crie le plus fort ou qui refuse les codes féminins - c'est celle qui maîtrise parfaitement ces codes (le rose le mercredi, les cheveux attachés certains jours, les vêtements, le corps, les garçons).

 

Cady (Lindsay Lohan encore rousse) arrive d’Afrique et doit se faire une place dans le lycée. Elle passe d’une jungle naturelle à une jungle politique. Au début du film, Cady observe le système. Elle ne comprend pas les règles, mais elle apprend progressivement à parler, s'habiller, manger, séduire et se comporter comme les autres.

 Et lorsqu'elle devient elle-même une « plastic girl », elle découvre quelque chose d'assez terrible : pour obtenir du pouvoir dans ce système, elle doit reproduire la féminité qu'elle était censée combattre.

 

Elle doit simplement être forte sans cesser d'être jolie, mince, douce, désirable et socialement lisible. Et pendant qu’elle se coiffe devant son miroir, le patricarcat continue de gagner en puissance.

 

Dans son essai «Girl on Girl», la journaliste et critique culturelle Sophie Gilbert se demande qui a fixé les règles de ce jeu où les femmes pensent que leur apparence et le sexe sont une monnaie d’échange pour obtenir de l’attention et de l’estime. Le livre analyse comment la culture populaire des années 2000 (de Britney aux Kardashian, en passant par les clips, les blogs, les magazines et les films) a façonné l'image des femmes et les a poussées à intérioriser une rivalité et une autocritique destructrices. Sous ses apparences de "livre de plage", l'ouvrage fait assez froid dans le dos.

 

L.L.