Liaison fatale de Adrian Lyne (1987) – 1h59

C'est précisément l'un des films les plus réévalués à la lumière des études de genre dans les années 2020. « Liaison fatale » a été réalisé par « l’un des maîtres du thriller érotique dans les années 1980 » (9 semaines ½ déjà chroniqué dans cette rubrique, c’était lui aussi) : Adrian Lyne. Le thriller qui nous occupe ici est réussi mais la manière dont il a construit son antagoniste, Alex Forrest, fait aujourd'hui l'objet de lectures beaucoup plus nuancées qu'à sa sortie.


Alex Forrest - une éditrice qui vit seule et qui réussit professionnellement - est incarnée par Glenn Close et devient la maîtresse de Dan (Michaël Douglas), un homme qui a tout pour être heureux mais qui veut épicer sa vie en passant un weekend romantique avec une autre que sa femme. Il a des remords et décide cependant de tout arrêter. Mais Alex va devenir de plus en plus intrusive et lui mener « la vie dure ».

À l'époque, le film est largement reçu comme une mise en garde contre l'adultère. Un homme marié conclut dans sa tête que son histoire est une « erreur » d'un week-end. Le récit l'invite progressivement à redevenir un père et un mari respectable, tandis qu'Alex devient une menace à éliminer. Revus aujourd'hui, plusieurs éléments du long-métrage frappent.


Premièrement, le traitement est asymétrique (comme souvent dans ce genre de relation). Dan est celui qui ment à son épouse, initie la relation, en tire un plaisir immédiat, puis décide unilatéralement qu'elle est terminée. Pourtant, le film lui accorde une possibilité de rédemption. Alex, elle, est progressivement réduite à sa pathologie. Le déséquilibre moral est évident : l'un est fautif, l'autre devient monstrueuse.


Ensuite, Dan a joué avec Alex alors qu’elle s’était exprimée clairement sur ses intentions dès les premières scènes du film : elle ne souhaite pas être une aventure sans lendemain. Elle cherche une relation durable et refuse d'être traitée comme un simple divertissement sexuel. Cela ne justifie évidemment ni le harcèlement, ni la violence, ni les crimes qu'elle commet ensuite. Mais cela signifie que le film part d'un conflit émotionnel crédible avant de le faire dériver vers le thriller jouissif pour le spectateur. Le mot est volontairement mis au pluriel car les hommes en retirent un certain plaisir en se rassurant sur leurs propres facultés mentales. Ce genre de rôle peut, en effet, entretenir le cliché de « la folle » ou encore de « l’hystérique » à cause des gênes de naissance.


Il est également intéressant de rappeler un fait souvent évoqué dans les analyses du film : la fin originale était différente. Dans la version initialement tournée, Alex se suicide et cherche à faire accuser Dan de son meurtre. Après des projections test, cette conclusion a été rejetée par le public, qui souhaitait une confrontation plus spectaculaire. Le studio a donc tourné la célèbre scène où Alex est tuée par l'épouse de Dan. Cette modification transforme profondément le sens du film : on passe d'une tragédie psychologique à un récit où la « menace » est physiquement éliminée.


Dans les années 1980, on avait donc du mal avec un récit de femme célibataire, active, sexuellement autonome et qui ne se satisfait pas d'être une maîtresse discrète.


On soulignera enfin que Glenn Close a elle-même souvent pris la défense de son personnage en expliquant qu'elle ne jouait pas Alex comme une psychopathe. Elle la voyait comme une femme profondément blessée, souffrant de troubles psychiques, incapable de réguler son abandon. Son objectif était que le personnage reste humain plutôt qu'une incarnation abstraite du mal.


Le personnage de son partenaire de jeu, Michaël Douglas, est, lui, revu autrement car les attentes envers la responsabilité affective et le consentement émotionnel ont évolué.


Nous n’excusons pas les actes gravissimes — harcèlement, enlèvement, tentative de meurtre — imputés à autrui et qui dépassent largement la simple souffrance d'un abandon amoureux mais nous souhaitions observer comment le récit distribue la sympathie et la responsabilité entre les personnages.


Soulignons enfin que le jeu d’actrice de la talentueuse Glenn Close a probablement contribué à la longévité du film. Son interprétation est suffisamment riche pour qu'Alex Forrest résiste à une lecture univoque alors qu’elle avait été perçue au départ comme « pas assez sexy » pour rendre son personnage crédible dans le scénario. Hollywood et ses critères...


L.L.