Les 101 dalmatiens de Stephen Hereck (1996) – 1h43

Dans « Les 101 Dalmatiens », la Cruella d'Enfer de Glenn Close est fascinante parce qu'elle concentre des attributs traditionnellement réservés aux grands antagonistes masculins : elle est immensément riche, dirige un empire de la mode, donne des ordres, est autoritaire, colérique, ambitieuse et n'éprouve aucun besoin de se rendre sympathique. Elle ne cherche ni l'amour ni la validation d'un homme.


Le film la condamne évidemment parce qu'elle veut tuer des chiots pour fabriquer un manteau, pas parce qu'elle est une femme puissante. Mais il est intéressant de constater que, pendant longtemps, Hollywood a souvent attribué ce type de pouvoir aux femmes en les faisant basculer dans la monstruosité. Comme si une femme qui revendique le pouvoir, l'argent et l'ambition devait nécessairement être « punie » narrativement.


Une réplique remarquable est à partager quand le personnage est face à une nouvelle styliste, Anita, qui la trahira (selon ses mots) en épousant Roger : "Le mariage nous aura enlevé plus de femmes talentueuses que toutes les guerres, les catastrophes et le choléra réunis.".


Cette phrase est évidemment prononcée par une personne égoïste et narcissique qui pense que son employée va se détourner de ses croquis (et donc de son business), et elle est formulée de manière volontairement excessive. Pourtant, elle contient une intuition qui sera reprise des années plus tard par de nombreuses autrices féministes : le mariage, surtout dans sa forme traditionnelle, a longtemps constitué une institution qui limitait les possibilités professionnelles et créatives des femmes.


On pense par exemple à « Une chambre à soi », où Virginia Woolf explique que le génie féminin a souvent été empêché par les contraintes matérielles et domestiques. Ou encore à « Le Deuxième Sexe », dans lequel Simone de Beauvoir analyse le mariage comme une institution ayant historiquement placé les femmes dans une position de dépendance.


Ce qui est amusant, c'est que cette réplique du film est subtile ; Cruella ne dit pas : « les hommes sont mauvais » mais elle affirme qu'une institution sociale a absorbé le potentiel de générations de femmes. C'est une idée qui, sortie de sa bouche, prend un tour cynique et provocateur, mais qui n'est pas absurde sur le fond si on la replace dans une perspective historique.


D'ailleurs, il existe un fil rouge entre plusieurs héroïnes (ou anti-héroïnes) des années 1990 et du début des années 2000. Elles ne sont pas toutes des modèles moraux, mais elles occupent des espaces que le cinéma avait longtemps réservés aux hommes : la direction d'entreprise, l'excellence professionnelle, l'ambition assumée, l'autorité.


En ce sens, Cruella est un personnage charnière : elle peut être vue comme une figure féministe car elle incarne et elle exprime, parfois malgré elle, des vérités sur la condition des femmes qui résonnent bien au-delà de son rôle de méchante. C'est peut-être ce qui explique qu'elle soit si mémorable dans l’esprit de beaucoup de gens.


L.L.