Camille Claudel de Bruno Nuytten (1988) - 2h55

Sorti en décembre 1987, le film «Camille Claudel» aura donc 40 ans en 2027. Comment le relire aujourd'hui ? Tout d'abord, il fut réalisé par Bruno Nuytten, alors compagnon d’Isabelle Adjani, l’actrice qui porte le film dans le rôle de Camille Claudel. Gérard Depardieu est à ses côtés pour prêter ses traits au sculpteur Auguste Rodin. C’est le premier long-métrage de Nuytten, qui était jusque ici directeur de la photographie (et notamment sur «Les Valseuses»).
«Camille Claudel» n’est pas qu’un biopic tragique qui a consacré Adjani aux César de 1988. C’est un film qui nous montre une sculptrice qui refuse d’être réduite à son statue de muse par Rodin. Tout le film porte le poids de l’artiste maudite.
Camille Claudel était amoureuse d’Auguste Rodin, a sculpté avec lui mais elle désirait dépasser cela en ayant pour projet de recevoir des commandes, de l’argent, une place dans le monde de l’art. Donc ne pas être réduite ou absorbée par l’histoire privée qu’elle vit avec le célèbre créateur.
Ce seul film à ce jour sur la sculptrice va légitimer son génie en choisissant l’angle d’une femme qui ne peut pas survivre à sa propre intensité. C'est presque le vieux mythe de l'artiste maudit, transposé dans un corps féminin. L'homme génial est autorisé à être obsessionnel, alcoolique, brutal, égoïste, sexuellement conquérant. La femme géniale, elle, risque de devenir : hystérique/passionnelle/paranoïaque/folle. Donc toujours fragile.
Vision dans laquelle ne sont pas, par exemple, tombées Ellen Kurras pour « Lee » (sur la photographe Lee Miller) ou Céline Salette pour « Niki » sur Niki de Saint-Phalle.
C'est précisément ce que relève une étude universitaire américaine de 2009 consacrée au film (« Portrait of a Woman Artist. The cinematic construction of Camille Claudel as a tragic heroine » par Jennifer Borda) : la construction cinématographique de Camille est celle d'une « tragic heroine », et souligne que les images concurrentes produites par le film sont à la fois stimulantes pour les spectatrices et problématiques du point de vue féministe.
Ce long-métrage donne à Camille une ambition, une sexualité, une colère et une puissance qui étaient encore relativement rares à l'écran. Mais pour raconter cette puissance, il utilise encore un vieux langage : la femme exceptionnelle, passionnée, excessive, finalement détruite par ce qui fait précisément sa grandeur. Du pain béni pour Isabelle Adjani qui se drapait dans ce genre de rôle ayant construit sa légende.
Le Musée Rodin de Paris souligne d'ailleurs combien l'image de Claudel a longtemps été éclipsée au profit de celle de l’actrice, et construite à travers sa relation avec Rodin, au point que le musée travaille aujourd'hui à faire connaître l’artiste pour son œuvre propre.
En attendant que cela soit fait, le Musée Camille-Claudel, lui, existe depuis 2017 dans l’Aube, à Nogent-Sur-Seine (région viticole de la Champagne).
L.L.
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