Quelques mots d’amour de Rudi Rosenblerg (2026) - 1h37

Dévoilé en mai dernier dans la section « Un Certain Regard » au 79e Festival de Cannes, le second long-métrage de Rudi Rosenberg (acteur, réalisateur et scénariste français), « Quelques mots d’amour »a illuminé les écrans du Festival du film de Cabourg. Si le film se présente sous la forme d'une chronique familiale touchante et d'une quête identitaire, on y décèle un formidable et bouleversant femmage à la force des femmes et une redéfinition salutaire de ce qui fait "famille".
L'histoire nous plonge à Sarcelles, en 1995. Erika (Hafsia Herzi) élève seule ses deux enfants. Sa fille aînée, Abigaëlle–Abi (Nour Salam), est hantée par l'absence d'un père qu'elle n'a jamais connu. Persuadée qu'il l'aime en secret, elle se lance dans une quête acharnée pour le retrouver. Pour protéger sa fille tout en respectant sa douleur, Erika accepte de l’aider. Après une première visite à l’improviste qui n’a rien donné, elle écrit une lettre sous la dictée d’Abi « C’est moi, Abi, ta fille. Je sais que tu veux me rencontrer. Je ne t’en veux pas. Il ne faut pas avoir peur de ma mère, on ne va pas te demander d’argent. »
La petite s’accroche à son rêve comme à la photo de son père et guette chaque jour la boîte aux lettres où elle espère une réponse en dépit des explications et avertissements de sa mère : "Il ne voulait pas d’enfant", "ça va mal finir", "parfois il vaut mieux ne pas avoir de père". Erika, qui a aussi un fils plus jeune, Yoni, d’un autre père dont elle séparée, est désemparée face au chagrin de sa fille. Sur son insistance, elle accepte de retenter une visite à l’improviste. Antoine (le géniteur) a déménagé sans laisser d’adresse. Abi est sous le choc quand elle apprend que son père a une autre famille et une autre fille. En grandissant, la quête d’Abigaëlle se transforme en obsession, entraînant avec elle sa mère, sa meilleure amie, et tous ceux qui comptent pour elle.
Le véritable tour de force du scénario réside dans le personnage d'Erika interprété par la talentueuse actrice et réalisatrice française Hafsia Herzi. Erika assume tout. La charge mentale, l'éducation, le quotidien difficile et surtout, le tsunami émotionnel de ses enfants.
Une femme solide, constante et hyper forte. Le film dresse un constat lucide et sans concession sur la démission paternelle. Antoine (le géniteur d'Abi) a fui ses responsabilités dès le départ. Il a « refait sa vie », et il a une autre fille. Un coup de poignard pour Abi, qui réalise que son père n'était pas "perdu", il avait simplement choisi de l'effacer.
À travers le regard de la jeune Abi, le film montre à quel point notre société conditionne les enfants à désirer le modèle de la famille traditionnelle quitte à idéaliser des figures masculines toxiques ou inexistantes. « Quelques mots d’amour »interpelle le sens donné à la famille « traditionnelle ». Pendant trop longtemps, la société a décrété qu'une famille légitime se composait obligatoirement d'un papa et d'une maman. Le film de Rudi Rosenberg brise ce dogme avec beaucoup de justesse. La famille n'est pas une affaire de biologie : Abi a le sang d'Antoine, mais elle n'est rien pour lui. La famille est un espace de soin et de présence. La cellule dysfonctionnelle n'est pas celle d'Erika. Sa famille à elle – composée de ses deux enfants, de la meilleure amie d'Abi et de ceux qui restent quand tout s'effondre – est une famille à part entière, aimante, solide et protectrice.
Ce film démontre magnifiquement, en filigrane, que le point d'ancrage d'Abi n'a jamais été ce père fantasmé. Son point d'ancrage, c'est sa mère. Erika incarne ces millions de mères célibataires, héroïnes invisibles du quotidien, qui ne reçoivent aucune médaille mais qui tiennent le monde à bout de bras. Ses avertissements à sa fille ("ça va mal finir", "parfois il vaut mieux ne pas avoir de père") ne sont pas du cynisme, mais du réalisme et un instinct de protection viscéral.
Un portrait vibrant d’une mère pilier face aux illusions du patriarcat. Pour ce modèle et cette redéfinition de la famille, je classe le film dans la catégorie « encore et encore ».
C.P.
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