Marie Madeleine de Gessica Généus (2027) – 1h44

Gessica Généus est une comédienne, réalisatrice, productrice et écrivaine haïtienne née en 1985. En 2021, un premier film « Frida »est sélectionné à Cannes, dans la catégorie « Un certain regard ». En 2026, le film « Marie Madeleine » a été présenté dans la sélection officielle « Cannes Première ». Elle est parmi les 5 femmes qui ont eu ce privilège (les 17 autres sélectionnés étaient des hommes). Le film a également obtenu le « Grand Prix du Jury » au Festival du film de Cabourg en 2026. Gessica Généus y tient le double rôle de réalisatrice et d’actrice principale du film.


Une jeune femme couverte de sang s’effondre dans la rue. Elle a avorté et l’hôpital refuse de la prendre en charge. Elle a bien mérité ce qui lui arrive et pas de temps à perdre avec elle. Il y a d’autres gens à soigner.


La scène se passe à Jacmel, en Haïti. L’instabilité politique et les catastrophes naturelles à répétition ont plongé le pays dans une pauvreté extrême. La pauvreté côtoie la religion. A chaque coin de rue, des effigies et des slogans sur Jésus. Pourtant, quand Marie Madeleine a besoin de secours, personne pour l’aider, si ce n’est Joseph…


Le peuple vit dans la dualité entre le bien et le mal, il essaie de trouver une cause à son malheur, quelque chose à blâmer pour justifier ce qui lui arrive. La religion a trouvé ses coupables : le diable, la sorcellerie et bien sûr, les prostituées. Pas de zone grise, c’est blanc ou noir.

La prostitution est omni présente. Comme dans beaucoup de pays pauvres, les femmes n’ont souvent pas d’autres possibilités pour subsister. Elles sont les victimes d’un système de viol rémunéré et en même temps, elles sont montrées du doigt, parfois même par ceux qui les exploitent ou les achètent. Elles sont démunies, souvent contraintes d’accepter des rapports non protégés pour satisfaire leurs clients, mettant ainsi leur santé en danger. On n’arrive pas à la prostitution par hasard ou par plaisir mais plutôt à cause de la misère et/ou d’un manque de perspective.


Diaboliser les victimes n’est pas neuf. N’a-t-on pas fait de même avec les « sorcières » au Moyen Age ? Des milliers de femmes ont été accusées à tort avant d’être brûlées vives ou noyées. Les hommes exploitent le corps des femmes et ensuite, ils les rendent responsables de cette exploitation. Les religions excellent dans ces manipulations. Les prostituées sont les « boucs émissaires » toutes désignées par les prédicateurs religieux aux discours moralistes.


Marie Madeleine est prostituée. Ce n’est pas Jésus qu’elle va rencontrer mais un jeune évangéliste sous emprise de son père, prédicateur fou et sectaire. Il est étouffé par les dogmes religieux. Entre lui et la réalité, il y a son appareil photo qui le suit partout. Il vit par procuration ce que sa foi lui interdit. Il doute et ses certitudes vont vaciller au contact de la jeune femme. Il avait besoin d’un espace où les tabous n’existent plus. Elle avait besoin d’un homme qui la regarde autrement que comme de la chair à consommer. Une relation va naître entre ces deux êtres que tout oppose.


Gessica Généus filme les corps en gros plan. Elle banalise le désir. Elle filme le « beau » au milieu de toute la misère. Les images sont très esthétiques. Elles se transforment même en œuvres d’art. Les couleurs, la lumière, les musiques, tout est féérique au milieu du désespoir. Elle a installé le bordel en face de l’église. La mère maquerelle fait des incantations « vaudou » pendant que le pasteur lit la bible. Pas de communication. Où est le bien, où est le mal. La frontière est décidemment bien confuse.


Un film « haut en couleur » dans tous les sens du terme. Le portrait d’une jeune femme qui se veut libre malgré sa condition et qui refuse de se soumettre aux règles de la moralité bienpensante. Encore en encore pour des héroïnes qui montrent que, quel que soit le monde dans lequel on vit, il reste l’espoir de garder son intégralité et sa liberté de pensée.


V.M.