L’être aimé (The beloved), (El ser querido) de Rodrigo Sorogoyen (2026) – 2h15

Révélé avec « As bestias »(2022), le réalisateur, scénariste et producteur espagnol de 45 ans présente « The beloved »en compétition officielle à Cannes. Isabel Pena a co-signé le scénario du film. Elle a voulu montrer comment l’industrie cinématographique produit des monstres et les protège.


Esteban Martinez (Javier Bardem) est un réalisateur mondialement renommé. Il a quitté l’Espagne pour Etats-Unis 13 ans plus tôt, laissant derrière lui une fille, qu’il a peu connue. De retour dans son pays natal, il veut renouer avec Emilia (Victoria Luengo). Elle est comédienne débutante, il va lui proposer un rôle important dans son prochain film. Sera-ce suffisant pour recréer des liens ? Sous couvert de générosité, n’est-ce pas un peu acheter son amour ? Habitué à ce que personne ne lui résiste, il l’invite au restaurant pour leurs retrouvailles. Chaque instant de ce tête-à-tête reflète la profondeur des blessures accumulées.


Le film débute par une très longue scène de plans rapprochés du père et de la fille. La tension est palpable et les échanges, difficiles. Il revient en père prodigue, elle lui rappelle ses mauvais souvenirs. Il tente de re-écrire l’histoire, elle n’est pas dupe. Elle est partagée entre ses propres contradictions : l’opportunité professionnelle qui s’offre à elle et l’envie ou pas de se rapprocher de ce père. Finalement, elle accepte le rôle. Iels vont devoir s’apprivoiser durant la durée du film qui va se dérouler dans le désert du Sahara.


Esteban est un mâle dominant. Il a l’habitude d’être adulé dans le métier. Autoritaire, capricieux et colérique, sa réputation s’est bâtie sur son œuvre mais également sur ses violences et ses excès, romantisés par l’industrie du cinéma. Il est le stéréotype même de l’artiste à qui on pardonne les comportements toxiques au nom de l’art. Il continue donc, puisqu’il en a toujours été ainsi, de mener tout le plateau à la baguette. Mais les temps ont changé. Il doit faire face à des réactions et des abandons de poste. La productrice, la chef-opératrice et leurs collaborateurices n’acceptent plus la domination patriarcale.


A sa fille qui s’interroge sur sa légitimité dans le film, il répond que ce n’est pas un problème pour lui. Pas une seule seconde, il ne se met à sa place. Il est le centre du monde. Il ne comprendra pas non plus sa réaction lorsque sa nouvelle famille lui rend visite sur le tournage. Emilia ne connaît pas son petit frère et sa petite sœur. Elle les regarde avec envie et jalousie. L’attitude de son père envers iels lui serre le cœur.

Contrairement à « Valeur sentimentale »(Joachim Trier) – Grand prix du Festival de Cannes en 2025, « The beloved »consacre l’entièreté du film à la relation père-fille et non aux affres de la réalisation du père. Un sujet bien cerné où les 2 protagonistes sont sur le même pied d’égalité. Leur rencontre est un bras de fer entre un homme puissant et torturé et une jeune femme touchante, nostalgique et en colère.


Un film qui dénonce la masculinité toxique et ses débordements égoïstes. Le rôle féminin a toute son importance et la jeune actrice Victoria Luengo en impose. Emilia tient tête à son père. Elle refuse de se plier docilement au plan de reconquête qu’il a décidé. Elle veut réussir à exister sur un plateau où il est omni présent et omni puissant. Le film ne veut pas montrer de réconciliation mais bien la difficulté de réparer l’absence. Il critique également les structures du pouvoir : la figure du « génie » masculin et la place des femmes dans l’industrie du cinéma.

« Encore et encore » pour des rôles féminins qui en imposent. Les jeunes femmes ne sont plus des oies blanches impressionnées par les hommes, même si c’est leur père. Que ce soit dans le cinéma ou dans d’autres domaines, elles doivent toujours combattre la domination masculine pour trouver leur propre voie, leur propre voix.


V.M.